Hommage à Hervé Ropert

Hommage à Hervé Ropert

Hommage à un ami, par Michel Muller.
La culture n’est pas un but, mais un moyen, une énergie, celle de vouloir se dépasser, de voir plus large, plus haut.

Chers Micheline, Chantal et Marie et Jean-François,
Ici, en ce jour, je ne peux être que témoin : témoigner d’abord de ma tristesse, de la solidarité que j’éprouve pour vous, Micheline et Jean-François ainsi que pour vous Chantal et Marie qui perdez un mari, un père, un beau-père et un grand-père. Acceptez que nous partagions votre douleur et nous sentions solidaires dans ce drame qui vous frappe.
Parler d’un ami au passé est une épreuve. Mais je le fais volontiers parce que Hervé a été beaucoup plus que ce que les faits jalonnant son parcours ne le disent.
En arrivant à la FFTL en 1982, je n’avais pas la culture syndicale et politique suffisante pour assumer la responsabilité qui me fut confiée.
J’ai eu l’aide et l’appui de toute une section du syndicat général du livre parisien, celle des photograveurs-clicheurs et je n’ai jamais oublié ce soutien, malgré les viscissitudes de la vie,.
On me présenta alors Hervé pour qu’il se charge de la rédaction de notre journal L’imprimerie française. C’est alors que début un travail en commun qui devint bien plus au fil des jours et des années.
Hervé était un transmetteur de savoirs et de culture. Grâce à son parcours précédent, tant dans le syndicalisme que dans la vie politique, il avait acquis des connaissances et pratiques que tous ceux qui le côtoyaient lui enviaient. Chaque étape de sa vie, de ses origines bretonnes, des ses importantes responsabilités au sein du PCF (entre autres auprès de Paul Laurent ou Jean Colpin), de ses campagnes électorales, ses activités dans la presse du mouvement
ouvrier, à chaque fois Hervé en tirait des enseignements, enrichissait sa culture personnelle et transmettait tout cela à qui voulait bien l’entendre.
« Ce qu’on apprend d’un maître tient moins à la somme des connaissances qu’à la manière d’habiter les connaissances qu’il transmet » ai-je lu quelque part. Cela est conforme à ce que j’ai reçu d’Hervé sans pouvoir, hélas, le lui rendre à mon tour. Des héritages de la formation délivrée par le Parti Communiste Français, dont on ne louera jamais assez l’apport à l’éducation ouvrière dans des domaines inaccessibles pour les milieux populaires, aux multiples discussions et échanges avec des intellectuels, Hervé avait recueilli une somme de connaissances qu’il ne voulait surtout pas garder pour lui-même mais les transmettre partout où il le pouvait…
C’est ainsi que la Fédération française des travailleurs du Livre a vu son journal se transformer, sur le fond comme sur la forme, pour devenir un organe d’information accompagnant l’évolution de la FFTL vers une organisation moins corporatiste, plus ouverte à la solidarité au sein d’une branche que d’une profession.
Hervé tenait bon la barre dans des moments où cette évolution faisait parfois tanguer le navire FFTL…
Une étape décisive dans sa contribution à la vie de l’organisation syndicale fut la création de la FILPAC en 1986. Il fallait un journal pour cette nouvelle Fédération de la CGT formée par deux entités à forte personnalité au sein de la Confédération. Evidemment, l’Imprimerie Française et son comité de Rédaction furent la matrice du futur journal. Sait-on seulement que le nom du journal Impac, fut une idée d’Hervé qui, devant notre perplexité de trouver un titre nous donna la clé : mettre tout le monde autour de la table, une bouteille de whisky au milieu, et au bout, le titre surgira. Ce qui fut fait… et l’Impac naquit et son rôle fut déterminant dans l’acceptation de la fusion auprès des militantes et militants.
Nouvelle leçon de chose pour nous tous : Hervé s’avéra être un animateur hors pair du travail collectif tout en veillant à la tenue du contenu du journal. Entouré d’une équipe de talent, les Jacques Vermeersch, Jacques Salllat, Jean-Claude Rafanel, Christophe Tèche, Jean Garcia… et bien d’autres, le journal fut UN, sinon LE, ciment de cette toute nouvelle Fédération marquée par une sociologie, des orientations, des cultures d’une grande diversité.
Oui, la capacité de rassemblement de la FILPAC était grandement instruite par les travaux, la manière d’être, de Hervé… Et de l’image qui émanait de lui : oui, les ouvriers pouvaient aussi devenir des lettrés, capables de manier les textes philosophiques, en mesure d’apprécier la musique, la peinture, à contrario de l’image méprisante que voulait donner la bourgeoisie de la classe ouvrière. Hervé nous prouvait que nous pouvions tous accéder à ces domaines interdits qui pouvaient nous aider à mieux caractériser notre lutte pour l’émancipation des travailleurs.
Dans une tribune dans l’Humanité (à laquelle il tenait tellement), Jean-Michel Lettellier a écrit « La culture n’est pas un but, mais un moyen, une énergie, celle de vouloir se dépasser, de voir plus large, plus haut. » Du Hervé dans le texte ! Et la culture se nichait partout pour lui ! Conscient qu’il fallait créer du lien entre ces militants venant d’origine d’une très grande diversité à tout points de vue, spécialement au sein des 70 ou 80 membres de la direction de la FILPAC, il organisait à chaque réunion, une soirée chez un bougnat chez lequel la salle nous était réservée… Au départ réservé aux camarades des régions, peu à peu ceux des syndicats parisiens les rejoignaient et cela faisait de belles agapes… ponctuées de chansons qui révélaient des talents insoupçonnés chez de nombreux et nombreuses participantes et participants. Le Hervé qui nous reste à l’esprit est cet homme d’un grand éclectisme, connaissant parfaitement les grands courants
philosophiques, les arcanes politiques et, par coeur, le répertoire de Brassens ou Bobby Lapointe. Qui pouvait se fâcher avec Hervé : personne à ma connaissance. L’homme à l’humour ravageur, le bon vivant, le féru d’une large culture, savait aussi goûter aux plaisirs populaires. Nous avons pu le vérifier ainsi lors de nos sorties, chaque année, en Alsace, avec toute la bande que nous formions, avec Maurice et Christiane, René et en compagnie de nos camarades alsaciens ou nous mêlions avec bonheur camaraderie, amitié et randonnée dans les Vosges. Oui, j’ai voulu rappeler dans cet intervention, les bons souvenirs, les joies, les plaisirs que nous avions à nous retrouver et qui ont forgé une amitié sincère. Hervé était un homme joyeux et qui savait partager cette bonhommie. Des regrets, oui, j’en ai… Ainsi ceux de ne pas avoir pu poursuivre plus longtemps ces moments d’amitié et de joies, ce travail fécond qui nous a mutuellement enrichi. Cela amplifie encore la tristesse que nous pouvons ressentir. Jean-François a su, au sein de notre organisation, poursuivre l’engagement paternel et lui aussi a participé activement au combat syndical et politique que son père menait avec tant de qualités et de plaisirs. Micheline, Chantal, Marie, Jean-François, j’associe la direction de la FILPAC à l’expression de mes profonds regrets, en espérant que le partage de votre douleur, vous aidera à la porter moins lourdement.

Ce qu’on apprend d’un maître tient moins à la somme des connaissances qu’à la manière d’habiter les connaissances qu’il transmet.

De Hermann Hesse / Le loup des steppes

ROPERT001(1)Né le 5 juin 1932 à Pierrefitte (Seine, Seine-Saint-Denis) ; clicheur ; responsable au Comité central du Parti communiste français du secteur Entreprises ; délégué syndical ; rédacteur en chef du journal de la Fédération française des travailleurs du Livre (FFTL). Hervé Ropert démarra en tant que clicheur en 1949 dans l’entreprise Cliché Union (Paris 75014). Il adhéra à la CGT en 1950. À cette date, il intégra L’Illustration à Bobigny où il prit des fonctions de délégué. En 1955, il entra à l’imprimerie Chaix, puis en 1956, à l’Imprimerie du journal L’Aurore, il fut délégué général de 1959 à 1967. Il adhéra au Parti communiste français en 1958. Il devint de 1962 à 1982, membre du comité fédéral de Paris, puis secrétaire du comité d’arrondissement du IIe de 1966 à 1975. Il fut candidat pour la seconde circonscription de Paris (Ier et IIe arrondissement) pour les élections législatives, en 1967, 1968 et 1973. De 1969 à 1975, il assuma les fonctions de secrétaire de la section des clicheurs. En mars 1970, il rejoignit le quotidien Paris-Jour, il y travailla jusqu’à sa fermeture en 1972. A cette date, il rejoignit le journal L’Aurore. En 1975, il devint responsable au Comité central au PCF du secteur Entreprises. Sous la direction de S. Colpin, il dirigea le journal Action. De 1980 à 1983 il travailla pour Paris Print à Saint Denis. A partir de 1982, il anima L’Imprimerie française, journal de la Fédération française des travailleurs du Livre (FFTL) en tant que rédacteur en chef ; fonctions qu’il continua à partir de 1985 dans le journal Impac. Il partit en pré-retraite en 1989.

 

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Lecture par Sophie Lacaze :

« Jacques Salat ne pouvant se déplacer pour les raisons sanitaires que nous subissons aujourd’hui, je suis chargée de vous transmettre l’intervention qu’il devait lire devant vous : il m’en remercie par avance ! »

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Avec Hervé…

Faisant partie des derniers survivants ayant connu Hervé dans les ateliers de clicherie, Jean-François m’a demandé d’évoquer quelques souvenirs, ce que je fais volontiers avec un mélange de plaisir mais surtout de profonde tristesse en cette circonstance.

En 1966, Hervé a été le candidat désigné par le Parti communiste pour les élections législatives de l’année suivante. Je travaillais alors comme clicheur au journal « Combat », rue du Croissant, avec Marcel Petitpied et Serge Froger. Un soir, à la coupure, Hervé arrive seul – il est alors en campagne – avec son bleu tout propre, pour se présenter à nous, les clicheurs du service : c’était la première fois que je le rencontrais. Je fus, il faut bien le dire, assez impressionné (j’avais 21 ans) à la fois par son physique costaud, sa voix grave et la limpidité de ses propos. Hervé était aussi secrétaire de la section clicheur du SGL.

Peu de temps après, « Combat » ferme et je suis alors embauché à l’Imprimerie Richelieu où travaille justement Hervé. C’est à ce moment-là, je peux le dire, que l’aventure entre nous a réellement commencé. Comme par hasard, son placard de vestiaire est situé juste à côté du mien. Cette situation entraine de graves conséquences : les prolongations et les sorties après le service de nuit, sont de plus en plus fréquentes. C’est le grand défouloir avec d’autres copains, et Hervé est un maître en ce domaine. Un soir, dans le vestiaire après le service, je lui avoue que je ne comprends pas le sens de la chanson d’Aragon « L’affiche rouge » que chante Léo Ferré. Il me répond : « Attends, je vais t’expliquer ». Et ce fut-là ma première grande leçon de politique !

Avec Hervé, le temps n’avait pas de limites et il m’était difficile d’arriver à l’heure pour le service. Pas de problème : dans le resto où nous finissions le repas, Hervé déchire un coin de nappe en papier et écrit : « Bon de retard permanent pour Jacques Salat, signé Hervé Ropert » ! Quel sésame j’avais là ! Je le conserve encore précieusement aujourd’hui…

Ensuite, Hervé est nommé à la rédaction en chef de « L’Imprimerie française », publication mensuelle de la fédération française des travailleurs du Livre. Sans que je sois prévenu, les secrétaires de la section clicheurs, René Lepeu et Guy Theil, m’informent sans ménagement que j’ai été nommé au comité de rédaction de « L’Imprimerie française » ! Avec Hervé à sa tête, impossible de refuser. Mais je n’étais pas rassuré car, depuis Estienne, je n’avais plus jamais écrit une seule ligne et je me demandais si j’allais être à la hauteur de la tâche. Avec Hervé, tout finissait toujours par s’arranger et à partir de là, un nouvel épisode de l’aventure commençait !

Les militants de la rédaction venaient d’horizons différents : Jacques Vermeersch, maquettiste, fut à l’origine du nouveau nom de la publication fédérale « Impac », en remplacement de « L’imprimerie française », au moment de la fusion de la FFTL avec la fédération du papier-carton pour devenir la FILPAC-CGT. Cette fusion s’est effectuée au moment du congrès de Bombannes en mai 1986 où Michel Muller a été élu secrétaire général à la suite de Jacques Piot.

Le comité de rédaction au fil du temps, a été composé de nombreux camarades et en particulier André Hamard, Jean-Claude Rafanel, Jeannot Garcia, André Bondu, tous très talentueux, ainsi que Philippe Zirn, notre correcteur attitré et Christo’ch, notre dessinateur. Selon les sujets attribués, Hervé nous envoyait en reportage dans tous les coins du pays où l’exigeait l’actualité.

Tous les quatre ans, le congrès de la FILPAC se déroulait pendant une semaine et « Impac » devait sortir tous les jours. La fabrication technique était assurée par le quotidien régional où se situait le congrès. La rédaction ne chômait pas car il fallait fournir de la copie chaque soir et boucler le canard dans la nuit pour qu’il soit sur les tables des congressistes le lendemain matin. Hervé, qui ne doutait de rien, était impérial dans ces moments-là, mais la pression était telle, qu’après les inévitables engueulades, tout finissait par des chansons … de Brassens, bien sûr !

En mars 1998, au congrès de Strasbourg, je prends le relais d’Hervé à la tête du comité de rédaction et une nouvelle équipe se constitue avec Sophie Lacaze, Alain Stern, Pierrot Perrin, entre autres. La féminisation est en marche et « Impac » continue.

Après avoir assuré pendant des années leurs mandats, les anciens d’ « Impac » ne se quittent pas pour autant ! Ils sont heureux de se retrouver autour d’Hervé deux fois par an, au printemps et à l’automne, dans un bistrot situé juste derrière Montreuil. Mais la vie étant ce qu’elle est, nos camarades disparaissent les uns après les autres et plus rien ne peut être comme avant… Le bistrot n’existe plus, l’aventure s’achève et aujourd’hui, plus que jamais …

Pour terminer, vais-je proposer comme c’est la coutume, un couplet de « A la santé du confrère » ou de « L’Internationale » ? Non, ce sera celui-ci :

« Au rendez-vous des bons copains,

Y’avait pas souvent de lapins,

Quand l’un d’entre eux manquait à bord,

C’est qu’il était mort,

Oui mais jamais au grand jamais,

Son trou dans l’eau ne s’refermait,

Cent ans après, coquin de sort,

Il manquait encore !!!

Grenoble, jeudi 30 décembre 2021, Jacques Salat

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