Laurent

Laurent

Voilà maintenant plus d’un an que Jean Francois, nous avait réunis pour nous annoncer la terrible nouvelle, ton chirurgien n’avait pas mâché ses mots, il ne t’avait pas laissé beaucoup d’espoirs, au plus quelques semaines. Je ne pouvais pas le croire et en rentrant chez moi, j’ai tenté de t’appeler, pour te proposer si tu le souhaitais de me contacter. Mon téléphone est resté muet plusieurs jours, puis une nouvelle fois tu as eu ce courage que peu d’êtres humains auraient eu dans ta situation. Comment oublier ce jour où pendant près d’une heure, nous avons parlé tous les 2, ta voix était un peu voilée mais visiblement tu semblais serein. Nous avons parlé de tout, de ta maladie bien sûr, mais surtout de cette terrible échéance, tu me parlais des soins palliatifs ce jour là , tu ne semblais pas souffrir, la morphine disais-tu. Puis tout à coup  tu as changé de ton pour me dire que tu envisageais de partir quelques jours avec Julia et Blandine au bord de la mer, tu te régalais par avance  des huitres, que vous alliez déguster.  Deux jours plus tard tu m’as envoyé une photo de vous 3, au bord d’une plage, avec ce message : « c’est juste pour rire »… Je sais que vous y êtes retournés la semaine d’après pour revoir l’océan.

Mais ce jour là, tu m’as  aussi dit combien il était bizarre d’attendre « cette putain de  faucheuse » et surtout de savoir que rarement elle manquait son rendez-vous. Alors  tu m’as expliqué comment avec soin, tu  as vérifié point par point que tout était en ordre pour ton départ, et combien tu as été rassuré par l’efficacité de Jean François.
Alors en famille, vous avez pu préparer la cérémonie que nous vivons aujourd’hui, le lieu, les photos, la musique rien ne vous a échappé, vous avez voulu comme tu disais être à la hauteur. Mais où as tu, où avez-vous  trouvé cette force, pendant ces mois de luttes et de traitements, contre cette  saloperie de maladie. Nous nous sommes revus  plusieurs fois et chaque fois, sans trop te plaindre tu expliquais les visites à l’hosto, les traitements, sans te résigner tu tentais tout pour vivre simplement. Ta confiance en la science était forte et en pleine crise sanitaire, toi tu luttais. Laurent,  j’avoue que lorsque nous nous téléphonions, à peine raccrocher, j’étais effondré et parfois même les larmes montaient. Et puis les mois ont passé, tes messages se voulaient toujours rassurants et souvent imagés d’un zeste de caviar du Petrossian, de homard…
Aujourd’hui, nous sommes là, comme tu l’avais imaginé, je suis là, debout devant toi, ta famille et les copains,  franchement c’est dur mais pour toi c’était écrit alors voilà…

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Laurent, si je t’ai vu arriver dans la profession avec les jeunes en formation la génération 81, je dois le dire même si certains peuvent en sourire, nos chemins ne se sont pas croisés devant un pupitre ou un écran, pourtant beaucoup de souvenirs remontent :  l’Afppi, France- Soir, les conseils techniques, les assemblées générales, les manifs, et puis les actions, comment oublier. Je ne peux pas dire ici qu’au début nous étions très liés tout les deux : toi le fils d’un secrétaire clicheur et moi  le photograveur, gendre de ,…mais tous les deux nous avions  en commun les mêmes valeurs , les mêmes racines et un même attachement :  la Cgt, le Parti Communiste, Champigny. Si l’après Parisien libéré avait été marqué par un léger sursis dans notre profession, dès le début des années 90, les patrons de presse ont vite repris les attaques contre les ouvriers du livre et surtout contre leur statut. Je garde en mémoire avec beaucoup de plaisirs, ces moments passés au chevet de ce monument qu’était France-soir, à Réaumur, à Bercy, au Louvre avant une étape à Aubervillers… Jean-Claude, Patrice, Olivier, Christophe les camarades typos , électro Jean-Yves ,Christian, Thierry… À l’époque, il y avait du monde dans les ateliers et les effluves d’anis étaient fortes, jusque dans les locaux syndicaux , mais cela n’empêchait certainement ni la bonne sortie des titres, ni de produire de superbes documents pour défendre la presse et le pluralisme. Nous étions souvent malheureusement seuls pour mener ce combat.
Laurent, tu aimais ton métier, et aussi la bonne chair, le bon vin et les plaisirs de la vie,  tu adorais plaisanter, les camarades les plus proches peuvent en témoigner. Tu tenais de René , ton  père, l’amour des voitures, de la vitesse, des longues parties de pêches. Si tu nous parlais souvent des grands hôtels où tu aimais descendre avec Blandine , tu adorais ces pique-niques visiblement très classes et très soignés dans des lieux particulièrement insolites.

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Laurent, j’ai apprécié de militer avec toi , mais je dois avouer que notre vraie rencontre, fut ces dernières années. Tu venais d’être élu secrétaire de notre catégorie avec Jean François, Laurent, et Pascal , moi  je venais tout juste de quitter mes responsabilités. Pas si facile pour toi que d’arriver dans un Blanqui qui n’était plus le Blanqui que nous aimions.
Notre section avait déjà beaucoup changé, elle était en pleine mutation, tu avais participé à cette évolution salutaire, mais  les contacts avec les photograveurs devenus plus compliqués, le nouveau positionnement dans les rédactions changeaient la donne.
Je ne parlerai pas ici des autres catégories du SGLCE, chacun comprendra pourquoi, L’ambiance était très dégradée à Blanqui, tu en as souffert, tu en fait d’ailleurs référence dans ta courageuse lette de « démission » que tu as souhaité diffuser largement. Nos rapports étaient loin d’être au beau fixe avec notre syndicat, ils se sont dégradés au fil des plans sociaux mal résolus,. nous le regrettons bien-sûr. L’idée même d’un syndicat du Livre et de la communication unitaire a dramatiquement reculé.
Pourtant avec ténacité et persévérance, Laurent tu as tenté de tout ton coeur et de toutes tes forces de reconstruire ces liens, d’amitié, de solidarité, et de fraternité. En vain, tu étais unitaire pour deux, je te voyais faire, un peu seul dans notre grand bureau dans un Blanqui désert, la tâche était rude et le mépris et coups bas réels.
Jean-François  étant très pris par la Fédération et surtout par Audiens et la mutuelle, il m’est apparu important de venir te filer un coup de mains. Laurent était partagé entre son travail en rédaction et son activité au SNJ-cgt. Je passais au 94, de temps en temps puis plus régulièrement, presque tous les mercredis. Nous avons connu de grands moments autour des archives de notre section, des 8 Pages photograveurs, avec ces éclats de rire lorsque une bonne idée, un bon mot ou un dessin de « Christoch » venait ponctuer notre travail. Alors pour éviter la censure, il fallait encore diffuser notre prose, pour tenter d’informer les photograveurs en premier mais aussi surtout toucher l’ensemble des syndicats de notre fédération.
Alors tu as collecté avec soin, une à une , les adresses, les portables, les mails, tu as construit, aidé par Audrey un site pour que notre voix ne soit pas bâillonnée, que l’on ne déforme pas nos positions.
Souvent lorsque tu avais une idée en tête , que ton clavier te chatouillait, que tu préparais un article ou une intervention, tu m’envoyais ce message «  dis moi, tu en penses quoi? ». Tu avais même une correctrice à ta disposition, c’est Claudine qui nous relisait avant le bon à tirer.
Ces grands moments de complicité, tu ne peux pas savoir combien j’ai pu les apprécier. Autre rendez-vous incontournable pour toi et pour moi, la fête de l’huma avec bien-sûr le repas photograveurs : invitations, affiches, apéro, tu organisais tout, avec le plaisir de réunir nos potes autour d’une belle table. Tu n’oubliais jamais le message  politique car pour toi le vivre ensemble et la transformation de la société allaient de pair.

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Si beaucoup étaient impressionnés par ta stature, ton air rude et ta barbe naissante, je veux témoigner ici de ta volonté et de ton écoute permanentes,  pour résoudre les problèmes posés et toujours avec gentillesse et bonne humeur. Même si parfois le ton était plus haut cela ne durait jamais longtemps.
Au moment de te quitter, Laurent, je veux témoigner combien tu étais fier de ta famille, attentif, soucieux de tes proches, toi le militant acharné, exigeant, qui souhaitais agir, changer cette société et lutter pour un monde meilleur.
Au nom de la section photograveurs, au nom de tous ces  camarades qui se sont excusés de ne pas t’accompagner dans ton cher Jura,  tout particulièrement Jean- François, Pascal , les Christian et Fabrice, je veux dire à ta famille combien nous avons été heureux de te connaitre, de vivre, de travailler et de militer à tes côtés, combien tu as compté pour nous, combien nous t’aimions.
Nous mesurons le chagrin de Blandine, de Julia de Thomas et d’Axelle qui t’ont accompagné et soulagé pendant toute cette période. Nous savons l’amour que tu portais à ta maman et à ta soeur. Toute ta famille sait qu’elle peut compter sur nous tes camarades, tes amis.

Nous les embrassons affectueusement, en leur présentant nos sincères et amicales condoléances.
26 AOUT 2021, Gilbert

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